T’ang Haywen

Le dernier voyage...
Pologne 1990

T’ang Haywen pendant sa visite en Pologne (1990).

Par Leszek Kanczugowski : En août 1990 T’ang Haywen effectue un voyage en Pologne avec moi et Philippe Belloir, qui plus tard le décrit ainsi: « Ce peintre et homme exceptionnel s’est lancé avec une gaieté impatiente dans une expédition dépourvue du moindre confort. A 63 ans, la veille du départ, François ne présentait guère les signes d’une activité ni d’une préparation très méthodiques. Il faisait plutôt l’effet d’un jeune homme qui part à l’aventure, dans l’improvisation et la joie d’une décision toute fraiche. Il y avait bien un programme et une destination: Lublin. Itinéraire, étapes, rencontres, tout avait été organisé par son ami Leszek. Quant au transport, je fournissais le véhicule, cette Visa marron d’âge mur héritée de mon grand-père, et le chauffeur, moi-même. Lui se contentait de nous accompagner, avec son sac de globe-trotter. »

T’ANG HAYWEN était un personnage lumineux comme pouvait l’être sa peinture, il avait une vision du monde étonnante mêlant une grande connaissance à une profonde simplicité.

Je connaissais François depuis peu par Leszek, et cette imprévision, cet abandon à la vie qui passe m’ont frappé dès le premier abord, puis pendant tout le voyage, et par la suite chaque fois que je l’ai revu, jusqu’à sa mort. Son  aisance cosmopolite, son vif intérêt pour l’art de ses contemporains, son éternelle ceinture banane et son short fréquent….son corps si menu, ses jambes et cuisses d’adolescent, sa capacité à s’endormir assis, quasiment à l’insu de tous, profitant de certaines pauses. Et cependant pas une fois, sur cette route hésitante et parfois longue avant le repos, il ne perdit ce regard plein d’attention et de curiosité qu’il portait sur tous et sur tout.

Lors de la visite de la ville de Lublin, de Kazimierz Dolny ou du  Palais de Kozlowka, il écouta nos explications avec beaucoup d’attention. Pour lui, comme pour moi, cette expérience et cet échange se sont révélés d’une grande valeur. A Lublin T’ang a été logé chez Rena Targonska – scénographe et personnalité importante qui travaillait  pour le théâtre télévisé, la pantomime et avait participé à plusieurs festivals en Pologne et à l’étranger. Elle a signé entre autres la conception de l’adaptation théâtrale de Carmina Burana de Carl Orff au Caire. « Son souvenir de l’œuvre de T’ang se définit assez bien comme une tentative constante de capter les sentiments, ceux qui laissent en nous, pour toujours, leur empreinte ».

T’ang s’était installé dans une chambre avec balcon. Il aimait laisser la porte de sa chambre ainsi que celle du vestibule ouvertes. Il se levait de très bonne heure, dès l’aube, et se mettait aussitôt au travail. Il  peignait sur des bristols à l’encre et à l’eau. Chaque matin on pouvait découvrir un tas de feuilles couvertes de ses coups de pinceau impulsifs, sorte de haïkus graphiques. Il ne découpait pas les feuilles aux ciseaux, il les déchirait avec habileté, le long de contours qu’il traçait avec l’ongle ou en pliant fortement le papier. Les bordures des feuilles offraient, de ce fait, un aspect naturellement déchiré, semblant comme marquées d’un dépôt léger de mousse. T’ang utilisait des feuilles volantes de différentes qualités, d’une blancheur immaculée, prêtes à accueillir le contenu et le sens. Ces séances matinales relevaient d’un rituel qui s’apparentait à une méditation. C’était un don et une nécessité, comme si l’artiste entreprenait de peindre la neige, quelque chose d’éphémère, de libre et dont le contenu se démultipliait, tournoyait comme dans une danse. T’ang captait ainsi une pensée saisie au vol, un étonnement, une interrogation. Sa silhouette menue, toujours cachée dans l’ombre, faisait de lui un être quasiment absent. Seuls les yeux au regard perçant et emplis de bonté, ainsi que les mains, se détachaient de l’ensemble du personnage.

Observer T’ang dans le processus de sa création en Pologne, à Lublin, Kazimierz, etc., était un évènement en soi extraordinaire. Il se levait à l’aube, regardait par la fenêtre, sortait sur le balcon, buvait un peu d’eau et s’asseyait pour contempler, en silence. On voyait qu’il entrait dans l’état  d’inspiration et de création. Il sortait une épaisse feuille de papier à dessin, il la caressait un bref instant, puis, lentement, il commençait à couvrir le carton immaculé de signes, de lignes continues, traits, points, taches… C’était quelque chose de fascinant, surtout aux yeux d’un observateur européen. Cette transformation progressive des mouvements que l’on observait chez T’ang s’expliquait par la philosophie de sa vie, la voie Tao. L’homme, tout en construisant son mental et en suivant spontanément le cours de la vie, sans forcer le destin ni faire pression sur les évènements, s’inscrit dans l’harmonie universelle et la vie cosmique, sur le modèle des nombreux rites mystiques et ancestraux liés à la quête d’immortalité. Maitre Zhuangzi disait ainsi : « Tao est si grand qu’il n’a pas de fin, et si petit que rien ne lui échappera. C’est pourquoi il est présent dans tout être. » …

T’ang visitant la Pologne nous a montré sa curiosité pour le monde et sa sympathie pour ceux qui regardent la culture, et tout particulièrement l’art sous toutes formes, comme des ponts, et deviennent les messagers qui permettent la communication entre les âmes, ceci sans jamais omettre que nous sommes aussi des êtres de chair. « Ce sera son dernier voyage. Il réalise alors une série d’encres s’inspirant de l’atmosphère polonaise et, suivant son style, mêlant spontanéité et profusion ». Si la plupart de ses œuvres suggèrent des paysages, il n’existe toutefois pas ou rarement de figuration concrète de la nature. Seul un signe, une trace ou encore une couleur peuvent révéler cette dernière, conférant subitement force et énergie à l’œuvre.

Composition diptyque, Huile sur papier, 30×21 cm

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